Une stricte saga d’évasion ?
- Paul Green
- 21 févr.
- 4 min de lecture
Les enfants de l'Entre-Terre, une stricte saga d'évasion ? C’est une des questions qui accompagnent ce projet d'écriture : vers quoi finalement s’oriente cette fiction s'aventurant en fantasy ? La définition en genre stricte nous place dans un monde imaginaire, du style monde parallèle, ou secondaire, et doté de sa propre géographie, histoire et notions spécifiques. Et en effet, on retrouve dès le tome 1 certains de ces topoï, en témoigne l'index de ce site. L'Entre-Terre nous emporte donc ailleurs, dans ce désir si ancien (et si enfoui en nous) d'un appel et d'un besoin d'Ailleurs.
Suis-je donc ainsi strictement en train de plonger en ce dernier ? Suis-je en train d'orienter les ressources du langage, de l'invention et des territoires de la fiction vers une stricte altérité imaginée et détachée des problématiques de notre réalité ? Autrement dit, ce monde de L'Entre-Terre serait-il pour moi le prétexte caché, conscient ou inconscient, de fuir notre époque et me placer hors sol ?
Les mondes imaginaires sont si séduisants, tant par leur capacité à accueillir toutes les dimensions de la liberté créatrice, que par le lien qu'ils maintiennent en nous avec la part d'enfance (zone préservée, intouchable, intime, et cela d'autant plus quand l'âge nous rattrape !). Les mondes imaginaires sont d'emblée un espace d'ouverture où règne une zone de verdure où il est bon de se plonger, voire même de s'y réfugier lorsque l'époque nous écrase du poids de crises à répétition qui s'entrecroisent se nourrissent les unes aux autres ! Crise écologique, politique, économique, géopolitique, générationnelle... Faut-il ici continuer la liste de notre siècle, vu que désormais il nous est même possible de choisir la et les formes de nos Apocalypses ! Alors la fantasy serait-elle, face à cela, le dernier refuge ? L'Entre-Terre, mon arche de Noé ? L'imaginaire pur, une façon de maintenir les ressorts de l'écriture tout en tournant définitivement le dos à notre époque, projetant ainsi mon "mal de siècle" en écrivain solitaire post attardé néo-romantique, façon rêveur "contemplant une mer de nuage" ?
Cela paraîtra curieux, mais ce n'est pas ce qui motive l'arrière-fond de cette saga. Et bien qu'on y retrouve, les ingrédients sucrés de la fantasy, ce monde imaginaire enracine un de ses socles dans notre réalité, aussi anxiogène soit-elle ! C'est que notre époque y est bien présente, certes camouflée, mais présente ! L'imaginaire et sa séduction narrative ne jouent dans l'Entre-Terre que comme une sorte d'appeau, une façon d'invoquer le charme sacré des songes afin de murmurer aux lecteurs : “Ok, ici, dans ce livre, on se débranche ! On oublie ce XXI siècle dont on espérait tant ! Et on se met à respirer l'Ailleurs ! " ; mais en fait derrière ce paravent, c'est notre monde qui s'y reflète par fragments dissimulés, et se rend peut-être ainsi plus digérable ! L'Entre-Terre ne s'inscrit donc pas en une fantasy pure et désituée, et ce, dès le premier tome.
Plusieurs éléments le soulignent. "Les jours d'après" renvoie d'abord à une géographie qu'on pourrait facilement associer à une région française précise, bien que cela ne soit pas explicitement dit ; des indices sont présents et sont laissés à l'interprétation libre des lecteurs. De même certains éléments que l'on pourrait strictement rattacher à de la fantasy se nourrissent en sous-couche de références culturelles et des problématiques de notre monde. Les Aiguilleurs, par exemple, leur façon de vouloir influencer l'Histoire humaine renvoie à une conception positiviste du Progrès comme force motrice de l'Histoire ; les crises d'épilepsie de Lucie font référence au statut de chaman dans les sociétés des Peuples Racines tel que l'ont souligné les études des anthropologues, idem pour le rituel de Trans-Esprit qui ouvre le tome 2. Certains objets ou phénomènes magiques s'appuient en fait sur des éléments réels : la chrondite carbonnée, par exemple, est une météorite qui existe et dont certains astrophysiciens relèvent qu'elle serait à l'origine de la molécule d'eau sur terre ; le lithophone utilisé par les Passeurs d'Âme s'inspire des premiers instruments de musique de la Préhistoire ; les effets de la Morte-Peur sur les perceptions sont une façon de représenter nos sociétés du malaise liées à l'effacement des repères acquis ; Le mal-être de Lucas, de son côté, renvoie à une philosophie de l'Histoire condamnée à l'Éternel Retour des mêmes tragédies et s’inspirant de la pensée Walter Benjamin, ce que semble plus qu'annoncer en ce moment la résurgence de la nostalgie des Grands Empires et de l'appétit de Puissance par la force armée ; la naïveté des Aiguilleurs pensant un équilibre durable et permanent après la victoire de la Dernière Alliance rentre en écho avec celle de notre Europe s'étant projetée avec le politicologue Francis Fukuyama sur une fin optimiste de l'Histoire après la chute du mur de Berlin ; de même, cette définition du Mal, inscrite dans le tome 1 condense le triste constat de ce qui envahit désormais nos démocraties ?
" C'est ainsi que s'implante d'abord l'Ombre dans le cœur des humains, et ce, depuis toujours... c'est la première étape : effacer dans les perceptions le cadre stable et compréhensible du monde où ils se définissent, et y introduire progressivement le trouble, l'incertitude, l’incompréhension, puis accentuer par ces failles, et par tous les moyens, la peur d'une vie sociale et intime sans axe, sans but, sans lumière, où finalement tout n'est plus que menace, mensonge, désillusions… Voilà ce que la Morte-Peur réveillera progressivement..." (tome 1, p.368)
Cette saga, on le voit, bien qu'elle s'enrobe des oripeaux de la fantasy, fait, dès que la trame narrative le permet, glisser en parallèle notre réalité dans le domaine de l'imaginaire afin que s'opèrent, le plus souvent possible, des allers-retours réguliers entre les frontières. Plutôt qu'une projection déguisée de la réalité (qui ferait alors de cette saga une parabole), j'ai plus l'impression de développer une interaction, une incrustation du réel dans le support de l'imaginaire, établissant alors Les Enfants de l'Entre-Terre en une sorte de fantasy poreuse à notre ici-maintenant.
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