L’importance de décrire
- Paul Green
- 26 déc. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 3 janv.
Une place importante dans Les Enfants de l’Entre-Terre est donnée aux descriptions (et dès le tome 1). Il y a toujours un risque à trop vouloir décrire, cela peut faire décrocher les jeunes lecteurs plus sensibles à l’attraction des dialogues et à l'évolution rapide de l'intrigue. La description pouvant en effet "lasser" suite à la spécificité de son vocabulaire, ou à cause de sa longueur (on reprochait à Flaubert le "vertige verbal" de certaines de ses descriptions). De plus décrire un paysage, des objets, des personnages, des événements peut ralentir la narration, et peut-être sans fin, en témoigne l'ambition du Roman Réaliste, qui a fait dire, un jour, à Paul Valéry que la description était devenue “une denrée qui se vend au kilo” !
Nécessité donc de la contrôler, de la limiter, mais surtout de lui donner une, voire des fonctions narratives très précises et qui justifient pleinement son emploi.
La première motivation est d'enrichir le vocabulaire, de ne pas baser la dynamique narrative uniquement sur une cascade de dialogue. La deuxième est le désir de créer un effet visuel, "faire du cinéma" avec des mots, mettre devant les yeux le phénomène, la situation, l'objet décris, et ce, d'autant plus s'il est complètement imaginaire, inventé, irréel. Appliquer ainsi les "effets de réel" typique des romans réalistes mais transférés à de la fantasy. Le troisième, et c'est sans doute celui qui me paraît le plus important : c'est de rendre l'enchantement propre à la littérature de l'imaginaire le plus crédible possible. C’est-à-dire, à partir de la description d'un phénomène magique, le rendre acceptable, convaincant, afin d'immerger le plus possible le lecteur dans l'univers décris, et réduire ainsi au maximum la frontière séparant notre monde des territoires de l'imaginaire.
Exemple tome 1
"Il n'y avait pas cela hier !, se dit à lui-même Lucas tout en se rapprochant de la maison Brancart sur le chemin de terre. Et plus il s'avance, plus ce constat s'intensifie, à tel point que cette sensation de froid devient presque gluante, collant même presque sur la peau, comme pour s'infiltrer plus profondément dans son corps et étouffer toute chaleur !"Exemple tome 2 (en cours d'écriture) : la description du rituel de Trans-Esprit : volonté par la description de rendre ce fait complètement imaginaire crédible en s'inspirant d'un rituel spirituel pratiqué dans notre monde : ici la posture de méditation propre au Zazen, au yoga, aux pratiques d'incantation chamanique associées à une transe sonore au moyen d'un instrument de percussion, lui-même tiré de ce qui fut sans doute le premier instrument de musique à l'âge néolithique : le lithophone.
"Maître Kwanita s'exécuta. D'un geste précis et ferme, il dévissa légèrement sur chaque col le bouchon en liège scellé de cire d'abeille, et fit vite marche arrière pour se replacer à côté de Marie de Saint-Léger. Puis il s'agenouilla pour prendre une posture très précise : talon gauche au sol, plaqué fermement sur son périnée, jambe droite croisée au-dessus, corps bien droit, menton sur la poitrine. Ses yeux se mirent à regarder fixement entre ses sourcils, et ses mains prirent l'objet cylindrique en pierre qu'il plaça sur l'extrémité de chaque cuisse. S'imposa ensuite un profond silence !Maître Séréna, en parallèle à ces gestes, se recentra également, canalisant ses pensées en un point très enfoui de sa conscience. À y prêter l'oreille, on aurait même presque entendu qu'elle avait commencé à marmonner une sorte de parole litanique à peine articulée. C'était comme des mots très anciens, très gutturaux, aux sonorités rêches et hachées qu'elle tentait de raviver, de prononcer correctement. Leur timbre et leur rythme semblaient au fond de sa gorge comme perdus ou imprononçables. Elle ne cessa ainsi de se les répéter, les mâchant et remâchant comme on mastique quelque chose ; et plus elle les ressassait, plus s'affinaient lentement en elle leur prononciation...Maître Kwanita, de son côté, était aussi en plein travail, bien qu'immobile ! Au bout de très longues respirations ventrales, ses épaules s'étaient complètement relâchées, et tout en soufflant intérieurement en direction du sol, il finit par ressentir à la base de sa colonne vertébrale une chaleur grandissante et exponentielle, comme si son corps désormais s'était intérieurement ouvert pour se relier à la terre, envahissant alors son esprit d'images mentales dont lui seul avait le secret. C'est à ce moment-là qu'il prit ses baguettes d'un geste qui semblait ne plus lui appartenir ; et un son, et un rythme précis, de sa pierre cylindrique commencèrent à se faire entendre !D'abord très lente, très répétitive, une note, une simple note plutôt sourde, portée par une cadence régulière, se propagea dans la pièce, rebondissant sur chaque mur, traversant toutes les ombres. À l'écouter, on se serrait immédiatement laissé absorber, tant la vibration qui se dégageait de cette note glissait naturellement aux oreilles, et venait faire résonner en soi comme le battement d'une sorte de cœur ! Se répétant et se répétant sans cesse, la note devint ainsi progressivement une obsédante pulsation sonore, saturant entièrement la pièce. Dans le silence régnant, elle imposa contre les murs et les objets une rythmique obstinée et percutante, comme l'aurait fait une personne entêtée, tapant et retapant sur une porte pour qu'elle vibre de plus en plus ! Est-ce pour cela, qu'à un moment, chaque amphore se mit légèrement à frémir ?C'est à partir de là que tout s'accéléra !Le rythme, le son, la frappe ! Les autres notes ! Plus aiguës ! Plus graves ! Passant de l'une à l'autre en un éclair ! Les mains de Maître Kwanita volant d'un extrême à l'autre de la pierre creuse en une vitesse hallucinante, frappant, raclant, frôlant son lithophone, s'immobilisant parfois sur une seule note pour en faire éclater toute la vibration ! Et toute cette énergie sonore se transmettait intégralement, se propageait en vagues successives, amplifiant leur impact dans la pièce !"Le recours à la description dans la saga est également utilisé pour décrire des objets réels, ou des lieux en s'inspirant de la tradition des romans réalistes. Volonté de mêler dans le récit des descriptions précises de choses imaginaires avec des éléments propres à notre monde afin de mélanger le plus possible les territoires de l'imaginaire et notre réalité. Ce rapport aux descriptions était déjà présent dans le tome 1 :
Extrait du tome 1 : description d'un fusil de chasse (la carabine semi-automatique Browning BAR MK3 Hunter) : Recours aux "effets de réel" typiquement réaliste : multiplication des données chiffrées, utilisation d'un vocabulaire technique lié à la spécificité de l'objet décrit, usage rituel de l'objet pour la dimension sociologique)
"Ils les ont pratiquement décrochés du mur en même temps, chacun très concentré, ne se regardant déjà plus dans la pièce mi-sombre consacrée aux multiples têtes d'animaux empaillés. Les mains sont fermes. Les yeux pétillent. L'excitation très vive. D'un geste presque synchronisé, chacun a lentement enlevé la longue chaussette en feutrine, l'a déposée délicatement sur la table, libérant alors progressivement le canon cannelé de 53 cm brillant de son éclat noir. Instinctivement, chacun, d'un geste rituel, posa alors son gros index charnu sur le départ de la striure, caressant le haut du canon, puis la carcasse anodisée et brossée sur les côtés, pour finalement toucher les lettres dorées et gravées en capitale sur l'extrémité de la crosse en bois de noyer et de forme pistolet. Chacun de leurs index suivant respectivement les contours des lettres suivantes : A. T., H.T., R.T.Du sérieux, ce soir chez les Tricault ! Leur carabine semi-automatique Browning BAR MK3 Hunter, on ne les sort que pour les grandes occasions ! La chasse au gros gibier !"Extrait du tome 2 : description de type réaliste du hall d'entrée de la Pension des Trois Sœurs (avec notamment l'utilisation en final d'un enchaînement de questions rhétoriques afin que la description interroge les lecteurs eux-mêmes) :
"C'était forcément sombre à l'intérieur. D'un sombre profond que renforçaient toutes les grandes fenêtres aux volets fermés. Étrangement, malgré l'absence de visibilité, toute personne aurait été d'emblée frappée par l'atmosphère imposante qui y régnait ! Certes, il y avait cette odeur ancienne de poussière flottante patinée par le temps qui s'imposait tout de suite, et renvoyait à celle des vieilles caves ou des greniers oubliés. Mais cela s'effaçait très vite dans la conscience, tant s'imposait en elle une sensation plus puissante, plus profonde, plus captivante. C'était, en fait, comme si, sommeillant dans l'obscurité, ce lieu vous attendait pour de nouveau réveiller sa grandeur passée au moindre bruit de pas ! Était-ce la hauteur du plafond, dont on devinait dans l'ombre les larges poutres sommières tirées d'arbres très anciens, qui créaient cet effet surprenant ? Était-ce, au centre de la pièce, ce large et haut escalier en colimaçon dressant sa forme dans la pénombre comme un axe structurant tout l'édifice ? Ou alors, étaient-ce autour tous ces objets, de grandes tailles, recouverts de draps blancs moisis, qui rapprochaient cette pièce d'un tombeau rempli de présences fantomatiques ?"
Commentaires